• Dépendance et silver economy : de la couverture à l’accompagnement

Actualités | 17 Juin 2026

Dépendance et silver economy : de la couverture à l’accompagnement

Quelle offre de services crédible pour les seniors et les assureurs ?

La France vieillit vite. En 2024, les plus de 65 ans représentaient déjà 21 % de la population française[1], et l’arrivée des générations du baby-boom dans les âges élevés va continuer à déplacer les besoins de prise en charge. Le sujet n’est donc plus de savoir si le marché existe : celui-ci est massif, structurel, et déjà visible pour les familles comme pour les acteurs de la protection sociale.

Pour autant, la réponse reste souvent difficile à appréhender pour les seniors et leurs proches. Les assureurs, mutuelles et groupes de protection sociale ont déjà développé de multiples dispositifs : assistance, téléassistance, services aux aidants, adaptation du logement, orientation ou partenariats …  Mais ces briques sont bien souvent trop fragmentées, inégalement activées, rarement orchestrées comme une proposition de valeur stratégique et parfois difficiles à rentabiliser.

La question n’est donc pas seulement de couvrir un risque, mais d’orchestrer des moments de vie en renforçant la proposition de valeur offerte aux utilisateurs tout en assurant la pérennité du modèle.

Dépendance et silver economy : de la couverture à l’accompagnement

Le choc démographique rend le statu quo difficile

La part des personnes de plus de 75 ans devrait atteindre 12,3% en 2030, puis 14,8% en 2040[2]. Dans le même temps, les projections du Haut conseil du financement de la protection sociale situent le nombre de personnes âgées dépendantes entre 1,7 et 2,2 millions en 2040[3].

Ce vieillissement a déjà un coût élevé. Les dépenses publiques liées à la dépendance dépassent 30 milliards d’euros par an[6] ; le rapport Libault évaluait à environ 10 milliards d’euros par an le besoin de financement additionnel d’ici 2030[4]. La dépense de l’Allocation Personnalisée d’Autonomie (APA) pourrait, elle, doubler entre 2020 et 2040 pour atteindre 12,4 milliards d’euros[5].

Ces ordres de grandeur ne racontent toutefois qu’une partie de l’histoire. Pour les ménages, le sujet s’ajoute à des dépenses de santé déjà élevées. En 2024, les Français de plus de 65 ans auraient déboursé en moyenne 4 320 euros par an pour leurs soins[14]. La dépendance se traduit surtout par une succession de besoins très concrets : comprendre les droits disponibles, organiser un maintien à domicile, adapter le logement, soulager les aidants, choisir un prestataire, puis piloter la qualité dans la durée.

Les briques existent, mais leur activation reste insuffisante

Le marché senior est loin d'être marginal. Les personnes âgées concentrent 54% du pouvoir d’achat total en France, soit environ 150 milliards d’euros de consommation annuelle[8]. Pour autant, seule une fraction de cette dépense relève directement de la silver economy, c'est-à-dire des produits et services destinés à accompagner l'avancée en âge. Ce marché est aujourd'hui estimé entre 20 et 35 milliards d’euros[8] en France, tandis que son équivalent mondial représenterait plus de 4 200 milliards de dollars avec une croissance annuelle de 7,6 %[7].

Face à ces montants, le sujet n’est pas tant l’absence d’offre assurantielle que de services. Plusieurs acteurs ont déjà investi le champ du bien-vieillir, par des services d’assistance, des partenariats, des dispositifs aidants ou des solutions liées au domicile. AG2R La Mondiale, par exemple, est le principal partenaire privé de Silver Valley[11]. Aésio Mutuelle et Malakoff Humanis par exemple ont aussi développé des dispositifs d’accompagnement des salariés aidants[12].

Le principal défi réside moins dans l’existence des services que dans leur lisibilité et leur activation. Trop souvent, ceux-ci sont périphériques au contrat, insuffisamment mobilisés dans les moments critiques, peu connectés aux autres offres du groupe, et davantage pilotés comme des marqueurs de positionnement que comme des actifs relationnels et économiques à part entière.

Pour les assureurs l’enjeu n’est pas de faire plus mais mieux : identifier les bons cas d’usage, prouver la qualité du service, mesurer son impact et l’inscrire dans un parcours client cohérent.

Structurer les services autour des parcours de vie

La plupart des offres de silver economy sont encore pensées comme un catalogue de prestations or ce n'est pas ainsi que les besoins se manifestent pour les seniors et leurs proches. Les situations de fragilité émergent progressivement, au fil d'événements qui obligent à prendre des décisions souvent complexes.

Dans ces moments, la valeur ne réside pas dans la disponibilité d'un catalogue de services, mais dans la capacité à identifier le besoin, orienter vers la bonne solution et coordonner les interventions.

Quatre grands moments de vie structurent cette logique d'accompagnement.

Préparer : rendre le sujet arbitrable avant la crise

Le premier besoin est d’objectiver la situation : niveau de fragilité, logement, ressources disponibles, rôle des enfants, capacité de l’aidant, et préférences de maintien à domicile. L’assureur peut ici jouer un rôle de tiers de confiance en proposant un diagnostic simple, en orientant vers les droits disponibles et en préparant les décisions avant qu’elles ne deviennent subies.

Prévenir : détecter plus tôt et retarder la bascule

Bilans de fragilité, prévention des chutes, repérage de la dénutrition ou du déclin cognitif : ces services n’ont de sens que s’ils déclenchent une action. L’enjeu assurantiel n’est pas de financer une vitrine de prévention, mais de détecter plus tôt, orienter plus vite et coordonner les interventions qui peuvent retarder la perte d’autonomie.

Basculer : organiser le maintien à domicile quand le besoin devient réel

Lorsque la fragilité s’installe, le domicile devient le centre de gravité du parcours. Les besoins se fragmentent : aide humaine, téléassistance, portage de repas, adaptation du logement, transport, coordination médico-sociale. Le second contrat de filière de la silver economy prévoit par exemple la formation de 1 500 entreprises du bâtiment à l’adaptation des logements[13]. Dans un secteur du grand âge déjà sous tension, où 60 % des EHPAD publics et privés non lucratifs seraient déficitaires[9], et où le marché des Résidences Services Senior est en quête d’un second souffle, le maintien à domicile renforce le besoin d’un pilote capable d’orienter et de qualifier les prestataires.

Protéger et soulager : traiter aussi le besoin de l’aidant

La France compte entre 8 et 11 millions d’aidants familiaux[10]. Ils constituent l’un des points d’entrée les plus crédibles à court terme pour les assureurs collectifs et groupes de protection sociale : ils sont déjà confrontés au problème, souvent en parallèle de leur activité professionnelle, et exposés à l’épuisement, à l’isolement et à la charge mentale. Les services de diagnostic aidant, de conseil, d’orientation, de répit ou d’accompagnement psychologique ne sont donc pas périphériques ; ils peuvent devenir une partie centrale de la proposition de valeur.

La valeur économique dépendra de la qualité d’exécution

La rentabilité directe d’un bouquet de services dépendance n’est pas automatique. C’est précisément pourquoi le sujet doit être abordé comme une capacité d’orchestration sélective et non comme un catalogue ouvert.

L’accompagnement peut renforcer la confiance, améliorer la propension à rester dans l’écosystème de l’assureur et soutenir la multi-détention : complémentaire santé, prévoyance, obsèques, épargne retraite ou services aux aidants. Mais cette valeur ne se matérialise qu’à une condition : que le service soit visible, intégré dans le parcours client, activé au bon moment et réellement différenciant dans l’expérience vécue par le senior ou par son aidant.

Le sujet est donc moins de promettre un retour sur investissement immédiat que d’identifier les briques qui créent une valeur relationnelle mesurable : réduction de la friction, meilleure orientation, confiance accrue, fidélisation, baisse de l’attrition, et image renforcée au moment de la retraite ou de l’entrée en fragilité.

Cette logique impose de choisir. Tous les services ne méritent pas d’être opérés en propre, et tous ne justifient pas une intégration profonde. La valeur vient de la capacité à arbitrer entre ce qui différencie vraiment l’assureur et ce qui peut être distribué via des partenaires qualifiés.

Vers un modèle hybride d'orchestration

On l’aura compris, l’enjeu pour les assureurs n’est pas nécessairement de proposer toute la panoplie des services, mais de savoir activer le bon service, au bon moment, avec le bon niveau d’exigence.

Plusieurs modèles peuvent être envisagés :

    • Le modèle intégré : il donne le contrôle sur l’expérience, mais suppose des investissements lourds dans des métiers parfois éloignés du cœur assurantiel.
    • Le modèle plateforme : il élargit l’offre, mais est difficile à rentabiliser si l’assureur se contente d’ouvrir un catalogue de services.
    • Le modèle orchestrateur : il consiste à maîtriser le diagnostic, l’orientation, la sélection des partenaires et le suivi de la qualité.

Dans les faits, le modèle le plus pertinent dépendra des ambitions poursuivies, des capacités existantes, de l’intégration en synergie dans l’écosystème groupe et des équilibres économiques recherchés. Dans ce contexte, une approche hybride apparaît pertinente : conserver en propre les capacités les plus différenciantes (connaissance client, évaluation des besoins, coordination des parcours ou accompagnement des aidants) et s'appuyer sur un écosystème de partenaires pour les services plus standardisés (téléassistance, petits travaux, livraison de repas, aides à domicile).

Par ailleurs, intégrer l’AgeTech peut soutenir cette logique, à condition d’être ramenée à sa valeur d’usage. Les capteurs, plateformes de suivi, outils d’intelligence artificielle ou solutions de téléassistance augmentée ne créent pas de valeur parce qu’ils sont technologiques, ils créent de la valeur s’ils permettent de détecter plus tôt, d’orienter plus vite, de coordonner mieux, de suivre l’évolution de l’autonomie et de mobiliser le bon prestataire.

De la couverture à l’accompagnement

Le vieillissement de la population ne crée pas seulement un besoin de financement supplémentaire. Il fait émerger de nouveaux besoins d’accompagnement, de coordination et de soutien pour les seniors comme pour leurs aidants.

La dépendance et l'accompagnement du grand âge constituent ainsi moins un nouveau marché qu'une évolution du rôle que les acteurs de la protection sociale sont appelés à jouer. Ils ont une place centrale dans cet écosystème pour répondre à ces nouveaux besoins tout en préservant des équilibres économiques durables. L’orchestration sélective pourrait devenir un actif stratégique aussi important que la couverture du risque.

 

 

Armand Vidal – Principal Ares & Co

Stanislas Bachelier- Senior Consultant Ares & Co

 

 

 

*Sources : 

[1] INSEE, Bilan démographique 2024 — Les personnes âgées de 65 ans ou plus représentent 21 % de la population française au 1er janvier 2024.

[2] INSEE, Projections démographiques à l’horizon 2070 — Projections du nombre de personnes de plus de 75 ans en 2030 et 2040.

[3] Haut conseil du financement de la protection sociale, Rapport sur la dépendance — Projections du nombre de personnes âgées dépendantes (1,7 à 2,2 millions en 2040).

[4] Rapport Libault, Concertation Grand âge et autonomie (2019) — Besoin de financement additionnel de 10 milliards d’euros par an d’ici 2030.

[5] Institut des politiques publiques (IPP), Note sur l’APA (2013) — La dépense totale d’APA pourrait doubler entre 2020 et 2040 pour atteindre 12,4 milliards d’euros.

[6] DREES, Compte de la dépendance — Les dépenses publiques liées à la dépendance s’élèvent à plus de 30 milliards d’euros par an.

[7] Silver Economy Market Report, Portail National de la Silver economy (2025) — Le marché mondial de la silver economy est valorisé à 4 200 milliards de dollars avec une croissance annuelle de 7,6 %.

[8] Frédéric Serrière, Marché des Seniors & Silver economy — La silver economy française représente 20 à 35 milliards d’euros. Les seniors concentrent 54 % du pouvoir d’achat total en France.

[9] Silvereco.fr, Grand âge : un marché à 30 milliards d’euros sous tension (février 2026) — 60 % des EHPAD publics et privés non lucratifs sont déficitaires. Il faudrait créer 130 000 places supplémentaires d’ici 2030.

[10] Association Europe Finances Régulations, Le financement de la dépendance (2025) — La France compte 11 millions d’aidants familiaux. Les dépenses supplémentaires liées à la dépendance sont évaluées à 20 Md€ en 2030 et 30 Md€ en 2040.

[11] L’Argus de l’Assurance, Comment AG2R La Mondiale répond aux besoins des seniors (2021) — AG2R La Mondiale est le principal partenaire privé de Silver Valley.

[12] Argus de l’assurance, Salariés aidants : Aésio Mutuelle, AG2R La Mondiale, le Groupe IMA et Malakoff Humanis se mobilisent (octobre 2022) — Dispositifs d’accompagnement des aidants développés par les acteurs de la protection sociale.

[13] Sweet-Home.info, Silver economy en France : guide complet 2026 (mars 2026) — Second contrat de filière 2024 : 1 500 entreprises formées à l’adaptation des logements, plus de 100 startups accompagnées par Silver Valley.

[14] Magnolia.fr, Perte d’autonomie : mutuelle santé ou assurance dépendance en 2026 ? — En 2024, les Français de plus de 65 ans ont déboursé en moyenne 4 320 euros par an pour leurs soins.

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