• Financement de la dépendance

Actualités | 22 Avril 2026

Financement de la dépendance : quand le patrimoine peut devenir une solution

Le financement de la dépendance n'est pas qu'une impasse budgétaire. Les seniors français ne sont pas démunis — ils sont coincés : riches en pierre, pauvres en liquidités au moment précis où les besoins arrivent. Ce problème de patrimoine immobilisé appelle des solutions de transformation simples, lisibles et socialement acceptables.

Financement de la dépendance

Le défi de la mobilisation des actifs

Le diagnostic mérite d’être resserré. La dépendance est souvent décrite comme un sujet de dépenses publiques ou d’assurance. C’est vrai, mais incomplet. En pratique, elle se présente surtout comme un problème de synchronisation entre des besoins de financement croissants et un patrimoine qui reste peu mobilisable au moment où les besoins apparaissent. Les seniors français ne sont globalement  pas démunis en actifs, mais souvent contraints en liquidité.

Ce décalage devient plus visible parce que l’équation collective se tend. La France vieillit rapidement, les préférences vont massivement vers le maintien à domicile, et les besoins d’accompagnement augmentent. Selon la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) et l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques), plus de 2 millions de seniors de 60 ans ou plus étaient déjà en perte d’autonomie en 2021. Ils seraient environ 2,8 millions autour de 2052 dans le scénario central de la DREES [2].

Le virage domiciliaire change la nature du besoin

Le maintien à domicile n’est pas un angle périphérique ; c’est le cadre de référence. Trois quarts des Français déclarent préférer rester à leur domicile en cas de perte d’autonomie, et 69 % considèrent que son financement devrait relever d’abord de l’État [5]. La loi du 8 avril 2024 sur le bien-vieillir renforce d’ailleurs l’organisation territoriale de l’autonomie et la structuration des services à domicile en créant notamment un service public département de l’autonomie, guichet unique territorial pour simplifier et coordonner (e.g.  acteurs sociaux, médico-sociaux et sanitaire) l’accès aux droits et aux services sans pour autant résoudre à elle seule la question de la solvabilisation des besoins [5].

Ce choix collectif déplace la structure des coûts. En établissements et services médico-sociaux pour personnes âgées, la dépense est concentrée dans une structure unique. À domicile, elle devient fragmentée : heures d’aide humaine, coordination, adaptation du logement, téléassistance, équipements, transport, répit des aidants. Le besoin de financement est alors moins spectaculaire, mais plus précoce, plus diffus et plus durable.

Autrement dit, le virage domiciliaire ne réduit pas le sujet du financement ; il le rend plus continu et plus difficile à couvrir avec un seul instrument.

Le système actuel couvre une partie du coût mais pas le reste à charge

L’APA (allocation personnalisée d’autonomie) demeure le principal amortisseur des couts de la domiciliation mis à disposition par l’état. Fin 2023, 1,36 million de personnes de 60 ans ou plus la percevaient, pour une dépense totale de 7,1 milliards d’euros ; 60 % des bénéficiaires vivaient à domicile [3]. A cela s’ajoute des incitations de réductions fiscales comme le crédit d’impôts pour l’emploi à domicile. Ces montants sont considérables à l’échelle des finances sociales, mais ils ne suffisent pas à neutraliser l’ensemble des restes à charge ni les dépenses périphériques associées au maintien à domicile.

Le marché de l’assurance dépendance, de son côté, reste peu structurant dans les parcours réels de financement. Les assureurs continuent de proposer des contrats dédiés, mais le segment dépendance recule encore en cotisations en 2024 selon France Assureurs [6]. Cela confirme surtout une réalité commerciale : le marché reste pourtant difficilement adressable, tardif dans les arbitrages et peu central dans la résolution du besoin au moment où il survient.

Le financement repose en pratique sur un triptyque fragile : aide publique, ressources courantes du ménage et soutien familial. C’est précisément entre ces trois piliers qu’apparaît le “trou de liquidité” que le patrimoine pourrait, en théorie, combler.

Les actifs existent mais leur transformation reste problématique

Le constat patrimonial est solide. Début 2021, 70,2 % des ménages dont la personne de référence a 65 ans ou plus, sont propriétaires de leur résidence principale [7]. Les retraités conservent en outre un niveau de vie médian légèrement supérieur à celui de l’ensemble de la population, notamment parce qu’ils ont moins d’enfants à charge et davantage de revenus du patrimoine [8].

Le sujet n’est donc pas l’absence d’actifs, mais leur illiquidité. La résidence principale concentre une part élevée de la richesse des seniors, tout en restant difficile à mobiliser sans remettre en cause l’usage du logement, la logique de transmission ou l’équilibre familial.

Les solutions existent pourtant : viager, vente à terme, démembrement, prêt viager hypothécaire. Mais elles restent de niche, pour quatre raisons. D’abord, le frein culturel : en France, “toucher à la pierre” reste associé à l’idée de consommer l’héritage. Ensuite, la complexité technique (y.c. successorale). Elle découle d’une articulation délicate entre droit des successions, structuration contractuelle et modélisation financière (espérance de vie, valorisation du bien), qui génère des incertitudes pour les parties et complique les décisions des héritiers (remboursement, vente ou conservation du bien). Troisièmement, un déficit de distribution et de lisibilité : peu d’acteurs portent une offre simple, standardisée et rassurante notamment du fait de la complexité de l’exercice. Enfin, un angle mort relationnel : ces solutions arrivent souvent trop tard, quand la famille est déjà sous tension et que les arbitrages sont subis.

Le besoin : non pas un produit, mais une chaîne de solutions

Le bon angle de marché n’est pas de promouvoir un instrument de monétisation patrimoniale isolé. Il consiste à construire une chaîne de solution articulant cinq maillons : diagnostic patrimonial, orientation vers le bon montage, sécurisation juridique et financière, activation des services à domicile, puis pilotage dans la durée.

Le diagnostic est décisif : il faut objectiver le besoin, le rythme de consommation de liquidité, la capacité contributive du ménage, les attentes de transmission et le rôle éventuel des enfants. Sans cette étape, le débat reste moral ou émotionnel à défaut d’être économique et arbitrable.

L’enjeu pour les banques, assureurs, mutuelles et opérateurs spécialisés est donc moins de “vendre un produit” que d’orchestrer une expérience simple, digne et crédible. Les acteurs capables de relier conseil patrimonial, financement et services à domicile peuvent occuper une position de tiers de confiance aujourd’hui encore largement vacante.

La rupture ne viendra pas d'un grand soir assurantiel ou budgétaire. Elle viendra d'offres hybrides, proposées — ni trop tôt pour être acceptables, ni trop tard pour rester choisies — capables de rendre acceptable la mobilisation du patrimoine, de l'inscrire dans un parcours de confiance et de la connecter à des services concrets de maintien à domicile.

Un actif gelé peut devenir une solution

Tant que le patrimoine des seniors restera pensé comme un stock à transmettre plutôt que comme une ressource mobilisable pour soutenir l’autonomie, une partie du problème restera entière.

La structuration de ce marché dépendra moins de l’innovation produit que de la capacité des acteurs à construire des parcours complets, à intervenir au bon moment et à installer une relation de confiance dans la durée. Une confiance à la fois économique, familiale et émotionnelle.

Les établissements capables d’orchestrer conseil patrimonial, financement et services pourront alors capter une position centrale dans un écosystème encore fragmenté.

C’est à cette condition que le patrimoine pourra cesser d’être un actif gelé pour devenir une solution.

Armand Vidal – Principal Ares & Co

Stanislas Bachelier- Senior Consultant Ares & Co

 

*Source :

[1] Insee, Population par sexe et groupe d’âges en 2026, paru le 13 janvier 2026.

[2] DREES / Insee, « 700 000 seniors en perte d’autonomie supplémentaires d’ici 2050 », 22 octobre 2025.

[3] DREES, PAPH – Fiche 06 – L’allocation personnalisée d’autonomie (APA), édition 2025 (données fin 2023).

[4] DREES, « Trois quarts des Français préféreraient rester à domicile en cas de perte d’autonomie », 16 septembre 2025.

[5] Vie-publique / Légifrance, Loi du 8 avril 2024 portant mesures pour bâtir la société du bien-vieillir et de l’autonomie.

[6] France Assureurs, « L’assurance prévoyance en 2024 ».

[7] Insee, « Détention de la résidence principale », Les revenus et le patrimoine des ménages, édition 2024.

[8] DREES, « Le niveau de vie des retraités », Panorama Les retraités et les retraites.

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